Expressions abracadabrantes, acronymes et franglais


Je voulais publier ces phrases depuis quelques semaines mais je le fais seulement aujourd’hui.

Hier je me suis demandé pourquoi je ne l’avais pas fait plus tôt.
Je crois que c’est parce que j’étais en état de choc.

Une certaine demoiselle m’a fait suivre un lien vers un article de Muriel Jasor
(http://archives.lesechos.fr/archives/2010/lesechos.fr/12/14/0201000688949.htm)
en ajoutant « Tiens, c’est le genre de phrases qui te fait bondir ».
J’ai bondi et je suis restée perchée un moment.

Je me demande si les gens s’entendent et s’écoutent parler de la sorte.
A quoi cela rime-t-il ?
Quel est le besoin impérieux qui nous pousse dans cette fuite en avant insensée?
C’est à se retrouver dans une impasse entre le français et l’anglais,
deux fois incompréhensible,
une impasse entre le technique et le courant,
deux fois incorrecte.

En ce moment je vis une sorte de deuxième « effet Kiss-Cool » permanent.
Une partie de mon entourage professionnel s’exprime dans ce langage « technico-franglique » bourré d’acronymes inopérants et je le vis mal.
Cela me fait mal aux oreilles, mal à la tête, mal au cœur.

Il est vrai que nous travaillons dans des domaines qui engendrent des mots nouveaux, des noms scientifiques, des noms de produits commerciaux, des noms d’équipements, de matériels et de systèmes pour lesquels l’utilisation du mot en anglais s’impose comme le dénominateur commun dans toutes les langues, devant permettre pense-t-on de tous nous comprendre qui que nous soyons et d’où que nous venions.

Pour autant, comme le soulignait récemment le linguiste Claude Hagège*, l’anglais que nous croyons à tort plus simple et plus clair que le français par exemple, peut se révéler fort imprécis, un mot pouvant désigner plusieurs objets, plusieurs nuances, plusieurs temps.

De plus nous avons tendance à déformer ou détourner ces mots en anglais d’où un mésusage et des incompréhensions lorsque nous voulons effectivement nous exprimer dans cette langue, en utilisant des expressions qui n’en sont pas ou dans des contextes erronés.
Et puis c’est fatiguant à la fin ! On fait des effets de style sans rien apporter au sens. Au contraire, on le dégrade.

Ca donne l’air professionnel, expert, impliqué ?
Je dis non quand même. Je sais que ça me fait passer pour une truffe incompétente mais je résiste.
Je cite : « worder le draft BL du 1er shifting pour le berthing avant la fin du line-up » (réel)
Eh oui parce que sinon « le broker reviendra en disant que le master veut une L.O.I. pour le discharging et ça va delayer le notify » (recréé dans la plus pure tradition locale).

* http://missayodele.com/2012/03/28/langue-francaise-l-es-nouvelles-de-la-s-emaine/
http://www.lexpress.fr/culture/livre/claude-hagege-imposer-sa-langue-c-est-imposer-sa-pensee_1098440.html

Voici une sélection tout à fait ulcérante depuis les archives du site internet lesechos.fr :

-« LMK » (à la fin d’un mail, pour « Let me know »: tiens-moi au courant)
- « Maile-moi les bullet points pour la conf’ call sur le MoU. » (Envoie-moi par mail une liste des idées principales pour la conférence téléphonique sur le contrat,  MoU signifiant ici « memorandum of understanding »)
-« C’est plutôt tricky comme approche, je préfère prend le lead sur la propale. » (C’est ardu, je préfère apparaître en première ligne pour cette proposition commerciale)

-« Tu envoies un meeting request pour le prochain call? » (Peux-tu envoyer une invitation pour la prochaine conférence téléphonique ?)
-« C’est un porteur de projet qui est très business oriented, mais c’est pas un go and getter. En revanche, il a une stratégie de build up intéressante. » (C’est un dirigeant d’entreprise qui a une bonne connaissance du marché, mais il n’en veut pas assez. En revanche il a une stratégie de croissance par acquisition intéressante).

-« L’ERP a été dégradé sur cette mission et on aura moins de fees. Il faudrait donc que vous chargiez moins dans GT&E (global time and expenses) et que vous restiez collés au staffing de retain. Sinon on ne targetera pas le budget de fiscaly year 2010 .» (La rentabilité de la mission a été dégradée et les profits réalisés seront moindres. Il faudrait donc que vous diminuiez le nombre d’heures que vous avez imputées sur le projet dans votre rapport hebdomadaire et que vous mettiez le nombre d’heures qui ont été prévues dans l’outil de gestion des plans de charge. Sinon on n’arrivera pas à atteindre le budget prévu pour l’année fiscale 2010)

-« J’attends votre feedback pour vendredi EOB. » (End Of Business = fin de journée)
-« Il faut absolument rester focus » (Il faut que nous restions concentrés sur le sujet )
-« Il faut qu’on fasse du ice broken avec le client… » (qu’on brise la glace, qu’on améliore les relations)
- « Pitcher un target » (faire une présentation auprès d’un client potentiel)
- « Mauvais drafting, mauvais wording » (mauvaise ébauche, mauvaise formulation)

- « C’est pas market practice » (ça ne correspond pas aux pratiques du marché)
- « Il faut préparer un draft du process » (un brouillon du schéma résumant le processus de décision).
- « Dans l’output de l’analyse, peut-on avoir le split par région et aussi les market shares ? » (dans le relevé d’analyse, peut-on avoir une idée du découpage par région et des données sur les parts de marché)
- « Dans le media schedule, pourrais-tu rajouter le reach par target ? » (dans le plan media, pourrais-tu rajouter le taux d’impact par catégorie de cible ? )

- « Je te call asap pour te donner un feedback » (je te rappelle dès que possible pour te donner mon avis)
- « On a brainstormé sur la propal » (On a réfléchi tous ensemble sur la base de la proposition commerciale)
- « Je reviens vers toi pour valider le MoM » (Je te recontacterai pour vérifier le contenu du compte rendu de réunion -Minute of Meeting)
- « C’est une win-win situation » (c’est une situation gagnant-gagnant)
− «Je te forwarde le feedback du client pour updater le pitch avant le call.» (Je te fais suivre la réaction du client afin de mettre à jour la présentation avant la conférence téléphonique)

«Tu me draftes une réponse ?» (Tu me réponds même sous forme de brouillon ?)
− «La deadline est demain ? OK je te le drafte ASAP, mais ce sera quick and dirty.»  (Ah, c’est demain la date limite ? D’accord, je t’envoie quelque chose dès que possible mais je te préviens ce sera brut de fonderie)
− «Pas le temps, j’ai un kick off meeting (J’ai une réunion pour le lancement d’un projet)
«Les juniors se limitent à faire du box ticking, mais ça coûte tout de même cher au client.» (Les débutants se contentent de cocher des cases…)

«Avec ce niveau de spread, c’est vraiment mal pricé pour ce rating, mais on va tout de même closer le deal.» (Avec ce niveau de volatilité, c’est mal évalué mais on fera quand même l’opération)
«Lui, c’est un fax partner (Un associé d’un cabinet international d’avocats ou d’audit qui, au lieu de «chasser» le client, se contente de traiter les dossiers que lui transmet son réseau international)
−  «Je te le forwarde, mais… delete (Je te le fais suivre mais…détruis tout ensuite !)

Je rappelle que les verbes suivants n’existent pas en français :

Brainstormer  
Broker  
Builder  
Caller  
Deleter

Drafter  
Feedbacker  
Focuser  
Forwarder  
Leader  

Lifter (hors chirurgie)
Marketer
Pitcher
Practiser
Pricer   
                                         
Processer                                      
Rater (Cf. “rating”)                         
Scheduler                                      
Shifter                                           
Targeter

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